Tel est le délicat sujet que la présidente d’Ethic a souhaité me confier.
Répondre à cette question suppose que chacun d’entre nous ait le courage de réaliser que :
1/ les jeunes ne nous aiment pas, nous, chefs d’entreprise ;
2/ les jeunes ne nous croient plus.
Peut être que certains d’entre vous se demandent déjà : mais quel est ce « trublion », qui nous agresse de cette façon?
Vous l’avez bien sûr compris, ces formules volontairement provocatrices visent simplement à mettre en relief des réalités qui existent que nous ne pouvons pas ignorer.
1ère réalité : nous ne répondons pas, ou, plus exactement, nous ne répondons plus, aux attentes des jeunes.
2ème réalité : nous sous-estimons trop souvent leurs atouts.
Comme l’écrit Hervé Sérieyx, « les jeunes qui débarquent dans le monde du travail ne sont pas les adultes d’aujourd’hui en moins vieux ». Leurs attentes nous paraissent souvent… disons… « décoiffantes », voire totalement injustifiées.
Mais, avant de décrire les traits de ces jeunes générations, laissez-moi vous dire un mot de l’héritage qu’ils doivent porter.
Pour un jeune, dans ce qui fait autorité et qui fonde ses références, l’image symbolique du Père est essentielle. L’histoire du jeune professionnel du 21e siècle entrant dans la vie active, a comme image du père –et parfois du grand-père- celle du soixante-huitard comme l’a revendiqué encore récemment Dany Cohn Bendit, désignant à la fois son passé de « révolutionnaire » et son statut actuel de sexagénaire.
Quelle image le soixante-huitard renvoie-il au jeune ? Que lui lègue t-il comme héritage ?
Le soixante-huitard a nié le père. Ce père qu’il invoque aujourd’hui à la première occasion. Le symbole le plus spectaculaire en est donné par la figure du Général De Gaulle, plus vivant que jamais, emblème politique qui réconcilie quasiment tout le monde, de la droite à la gauche, y compris cette génération de 68 qui lui promettait un sort plus funeste. Paradoxe ou provocation ?
Quarante et quelques années plus tard, comme si le soixante-huitard appréhendait déjà la future réforme des retraites ; il laisse un bilan mitigé à ses enfants et petits-enfants. Et une France méconnaissable.
L’industrie fleurissante à son époque, ne l’est plus guère,
L’idée même du plein emploi fait figure de mythe ou d’âge d’or.
La puissance et le rang dans le monde ? Sans commentaire,
Quant à la planète, elle se réveille d’une gueule de bois post-industrielle.
Elle attend l’infarctus de la surconsommation, sans pour autant parvenir à en réduire la gourmandise.
Le soixante-huitard, égoïste et jouisseur, n’a pas senti venir l’évolution de la société. Les fausses promesses sans lendemain ont toujours recueilli les suffrages.
Raser gratis caracole en tête des promesses des campagnes, aspirateurs de votes.
Avec l’image d’un père si fautif, pourquoi voudrions-nous que les jeunes marchent sur nos traces. Qu’ils conservent nos méthodes, perpétuent nos stratégies d’entreprise, nos ambitions professionnelles, nos principes de vie, pire, nos critères de réussite ? A choisir, ils préfèreraient sans doute kärcheriser la Rolex, ce symbole de réussite que certains post-soixante-huitards semblent avoir adopté.
Entre la réussite clinquante et arrogante de la génération Séguéla et le situationnisme de Guy Debord ils inventent une 3éme voie.
Comme j’ai essayé de le montrer dans « Génération 35 heures », les jeunes sont hédonistes, remettent en cause l’autorité, ne croient plus aux promesses de l’entreprise.
Nombre d’entre eux n’ont connu que la crise et ont vu la fidélité de leurs parents à leur employeur peu récompensée.
Les jeunes ne souhaitent pas investir tout leur temps et tous leurs talents à leur « job », leur « taf »… et veulent préserver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle qui peut sembler aberrant à tous ceux qui se donnent corps et âme à leur entreprise.
Mais au-delà de ces réalités, personne ne peut ignorer les atouts des jeunes.
Atouts sur lesquels nous pouvons nous appuyer et qui peuvent être autant d’occasions d’amender certaines de nos façons de penser et d’agir.
Quels sont ces atouts ?
Nombre de ces jeunes sont réactifs, curieux, spontanés, connectés au monde extérieur – connectés pas seulement via Internet, Twitter ou Facebook – mais connectés parce qu’ouverts sur leur environnement et très réceptifs à des microphénomènes qui sont peut-être les prémices d’évolutions importantes.
Les jeunes sont aussi exigeants, vis-à-vis des autres certes ! …
Alors comment passer à côté de cette réalité ?
Comment ne pas se réjouir à la lecture des résultats d’un sondage récent d’OpinionWay, qui montre que près d’1 jeune sur 2 souhaite créer un jour son entreprise ?
Certains commencent même les démarches de création durant leurs études, aidés en cela par la facilité qu’offre aujourd’hui le statut de l’auto entrepreneuriat.
Les jeunes veulent également participer plus tôt aux responsabilités de la Cité.
On le constate dans le domaine politique via des engagements au sein de conseils municipaux, d’associations ou d’ONG.
Les jeunes s’engagent aussi – mais il est vrai plus modestement – dans le domaine syndical et pourquoi pas dans le monde patronal !
Je vous rassure on parle des jeunes – moi j’ai déjà 38 ans.
Pourquoi le monde de l’entreprise ne s’inspirerait-il pas de cet engagement citoyen des jeunes pour l’exercer au sein de ses propres organisations représentatives ?
En quoi serait-il illégitime, scandaleux, voire « anti-démocratique » - d’écouter des jeunes entrepreneurs soucieux d’engager un débat d’idées sur le Medef, son organisation, son rôle dans les années qui viennent ?
Mais là je m’écarte peut être du sujet, quoique ….
Devons-nous rappeler cette évidence : les jeunes peuvent avoir des idées !?
Qui plus est : de bonnes idées !!!
Eh oui… Au-delà de la nécessité de réformer tel ou tel mouvement patronal… sachons accueillir et intégrer des jeunes dans nos bureaux, nos usines, nos organisations.
Certains de ces jeunes, c’est vrai, nous quitteront peut-être rapidement pour créer le futur Apple, le nouveau Phone house ou le PriceMinister de demain…
Mais ils nous auront apporté entre-temps leur dynamisme, leur créativité, nous auront incité à nous remettre en cause. Et cela est essentiel.
Soyons ouvert au dialogue… quelle que soit la « personne » !! Jeune moins jeune qui ose solliciter un débat d’idées.
Dans un ouvrage que je viens de publier avec Jacky Isabello, nous décrivons l’évolution de chacun face au travail, les trahisons ressenties à l’égard de la grande entreprise et l’arche de Noé que représentent aux yeux de nombreux jeunes les PME et l’aventure de l’entrepreneuriat.
Retrouver sa liberté professionnelle et la force indépendante de son travail pour reconstruire un nouveau contrat social sans pour autant sacrifier la part de protection de notre modèle social.
En finir avec la dictature du salariat, puisque c’est le nom de cet ouvrage, est un souhait auquel les jeunes aspirent.
Comprendre les jeunes n’est aucunement une question d’humanisme ou de mode. C’est avant tout une question de survie intergénérationnelle. Les retraites par répartition et la pérennité de la branche 5e risque n’ont que les jeunes comme actif net.
Et pourtant, il y a loin de la coupe aux lèvres si vous pensez l’entente cordiale avec nos jeunes. Dans un sondage réalisé en mai 2009, 51% des français déclaraient ne pas aimer les jeunes.
Quelle gifle, au moment d’ouvrir des négociations sur l’avenir des retraites et ou les jeunes n’ont jamais autant connu le sentiment du déclassement.
A toi amie qui souhaite réconcilier les Français avec l’entreprise ; a toi ami qui va préparer l’élection présidentielle de 2012, je te souhaite en ce début d’année 2010 perspicacité et lucidité. Ton avenir en dépend.
Je terminerai par une réflexion de Georges Feydeau : « la jeune génération est très inférieure à la nôtre ». Et il ajoutait : « …Tout de même, si je pouvais en faire partie ! ».
Qu’on en fasse ou non partie, faisons toute sa place à cette jeune génération qui peut apporter beaucoup à nos entreprises et à notre économie.


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